Point de vue : Pourquoi il fallait faire "La journée de la jupe…" Par Philippe Meirieu

mercredi 15 avril 2009
par  Bernard Lebrun
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La journée de la jupe est un film qu’il fallait faire. C’est une évidence qui s’impose quand on sort de la séance. Ce film fait événement. Il bouscule toute pensée confortable. Il pose de vraies questions et récuse toute interprétation manichéenne. Il faut nous en saisir. Pour penser. Pour débattre.

 

 

Certes, la réalisation manque un peu de moyens et d’originalité. Mais, après tout, le caractère de téléfilm, voire de série policière en prime time, n’a pas que des inconvénients : il donne aux événements décrits ici une sorte de banalité formelle qui souligne, par contraste, l’intérêt et la force du propos. Tension dans un collège, prise d’otages, sirènes hurlantes, intervention du RAID, négociateur sympathique que sa femme abandonne car elle ne supporte plus ses absences, officier de police antipathique, au regard vitreux et vengeur, qui cherche systématiquement l’affrontement, administration et politiques pitoyables, coups de feu, vieux parents au visage buriné pour tirer les larmes, fin mélodramatique, trop inévitable pour constituer une vraie « chute »… Tous les ingrédients sont là pour un épisode d’une « bonne série française » (pour une américaine, il aurait fallu, de toute évidence, plus d’argent !).

 

Pourtant, dans ce cadre conventionnel, quelque chose nous explose à la figure qui touche à l’essentiel. On pourrait même dire – si le mot n’était trop galvaudé – à nos fondamentaux.

Sonia Bergerac, professeur de français, exaspérée par le comportement de ses élèves, prend sa classe en otage. Autour d’elle, le principal, ses collègues, la police, la ministre et les médias s’agitent. Leurs comportements sont stéréotypés au possible. Peu importe, il s’agit d’une fable et c’est la loi du genre : tout est poussé à la limite, jusqu’à la caricature. Et la caractéristique des caricatures, c’est qu’elles sont faites pour que chacun y retrouve, avec une jouissance certaine, le portrait de ses ennemis : ainsi, le chef d’établissement exaspèrera-t-il ceux qui stigmatisent habituellement la lâcheté et le « pédagogiquement correct » de l’Éducation nationale.
L’enseignant qui lit le Coran à ses élèves, pour tenter d’en désamorcer l’interprétation intégriste qu’ils en font, mettra, lui, en rage ceux qui ne veulent rien lâcher des principes d’une laïcité « pure et dure ». Le professeur qui refuse de porter plainte alors qu’il a reçu des coups s’attirera les railleries de ceux qui stigmatisent la démission et la démagogie des adultes. La collègue qui attaque l’administration pour défendre son amie par principe pourra être considérée comme une « syndicaliste excitée » incapable de percevoir les enjeux du travail collectif. La ministre, elle,donnera prétexte à tous pour se gausser de l’incompétence prétentieuse des politiques. Pourtant, pour chacun de ces personnages et chacun de leur comportement, une analyse un peu fine de la situation permettrait de dire : « Attention ! Ce n’est pas aussi simple ! ». Il suffirait, en effet, de déplacer un tout petit peu le curseur pour que le discours du principal sur les difficultés de son collège et la nécessité d’y travailler en équipe devienne parfaitement acceptable… de même qu’il est effectivement possible – et prévu dans les programmes ! – d’étudier le Coran en le dégageant de ses instrumentalisations diverses… de même qu’on peut imaginer des manières de répliquer à certaines violences d’élèves autrement que par le dépôt de plainte systématique… de même qu’il est tout à fait normal que la solidarité entre enseignants puisse s’exprimer, y compris sur un registre émotionnel et agressif… de même qu’il est souhaitable qu’une ministre ait le souci des conséquences sur l’opinion et l’ordre public de décisions trop rapides, etc…
Acceptons donc les règles du genre : les personnages qui sont décrits ici relèvent de stéréotypes… Le récit égratigne « la bien-pensance pédagogique de la gauche compassionnelle » avec une certaine injustice, à peu près comme on égratignait, jadis, le ridicule de la suffisance des professeurs enfermés dans une magistralité guindée et courant après les Palmes académiques ! C’est l’air du temps ! Cela mérite débat, mais ce n’est pas, à mon sens, le propos central du film.

 

Ce qui, en effet, est au cœur du film, c’est la rage d’instruire de Sonia Bergerac face à ses élèves ainsi que les rapports que ces derniers entretiennent avec elle et entre eux.

Je veux dire tout de suite que je comprends cette rage et que je crois même l’avoir vécue. Il n’y a pas si longtemps, en effet, professeur de français en lycée professionnel, cherchant, comme Sonia Bergerac, à faire du théâtre avec mes élèves, je me souviens avoir essuyé des remarques, certes moins injurieuses et sexuées que celles du film, mais tout aussi pesantes et tout aussi capables de conduire un enseignant à l’exaspération. Évidemment, l’explosion, quand elle est venue, a été plus contrôlée et moins paroxystique. Mais la rage était bien là : « Voilà que je tente de vous amener à ce qu’il y a de plus beau dans notre culture ! Voilà que je m’efforce de le faire en vous proposant des activités capables de vous mobiliser… Et vous me remerciez en m’agressant, en me ridiculisant ! Pire, encore, par votre comportement, vous m’obligez à utiliser des méthodes que je réprouve : exclusions, punitions, cours dictés, humiliations même, etc. » Qui n’enragerait pas devant une telle situation ? Et comment ne pas voir que l’attitude de Sonia Bergerac exprime, sous forme de fable, ce que seuls les enseignants résignés et ceux qui ne se sont jamais coltinés à un « public difficile » n’ont pas éprouvé ? C’est même Albert Thierry, un instituteur anarchiste tué au cours de la première guerre mondiale, qui, en 1908, a décrit, avec le plus de force, la violence intérieure qui naît quand la volonté de transmettre se heurte à des individualités réfractaires. Ainsi raconte-t-il, dans son journal, L’homme en proie aux enfants, comment, en cherchant à faire partager à ses élèves sa passion pour Les Misérables, il ne suscite que mépris et moqueries, au point de perdre pied totalement et d’être pris entre deux tentations symétriques : celle du renoncement (« Vous ne valez pas la peine ! Après tout, tant pis pour vous ! ») et celle de la normalisation au forceps (« Je vous materai et vous l’aimerez Victor Hugo, que vous le vouliez ou non ! »). L’alternative est vieille comme la pédagogie : démission ou répression. Ou, plus exactement, la pédagogie émerge, avec toutes les difficultés du monde, quand on tente de sortir de cette alternative « Je dois, dit Albert Thierry, pétrir à la force de mes poings, des hommes à leur image ! » « Mes poings », « leur image » : tout est là ! Dans cette contradiction fondatrice que la pédagogie n’a cessé d’explorer et où elle se ressource sans arrêt pour se tenir à distance de l’abandon et du dressage.

 

Rien de très nouveau, dans ce domaine, avec La journée de la jupe, pourrait-on penser. Quand la pédagogie échoue, le face-à-face se fait corps à corps et il y a toujours un mort au tapis. Un mort symbolique, la plupart du temps. Réel, ici. L’humiliation ou la dépression dans le quotidien des collèges. La prise d’otages dans La journée de la jupe. On pourrait donc imaginer que la pédagogie puisse être capable de refaire surface une nouvelle fois, dès lors que, par exemple, on s’attacherait à construire de véritables institutions et situations de travail dans l’école. À cet égard, on pourrait, d’ailleurs, montrer comment l’échec de Sonia Bergerac est presque déjà joué dans la manière dont les élèves entrent dans la salle et s’installent, dans la façon dont elle démarre son activité sur Molière… Mais ce serait, sans aucun doute, ignorer ce qui se joue de particulier ici et que le film, justement, nous dévoile.

 

Notre école, en effet, est devenue fragile parce que notre société est entrée dans le temps des incertitudes. Ce ne sont pas les vilains pédagogistes qui ont saboté l’autorité des enseignants, mais c’est nous tous, collectivement, qui avons abandonné toute référence à des morales théocratiques sur lesquelles nous pouvions nous appuyer en toute sécurité. Cela a été, de toute évidence, une émancipation, mais nous n’avons pas encore réussi à identifier ce qui pourrait maintenant faire tenir nos institutions et, en particulier, celle de nos institutions qui a tout particulièrement besoin d’une référence au-delà du présent immédiat – parce que, justement, elle prépare l’avenir –, l’école. D’autant plus que nos dérèglements et nos dérégulations, la surchauffe pulsionnelle et individualiste ne restent plus, aujourd’hui, à la porte de l’école… On voit bien, à cet égard, que le discours sympathique sur le « vivre ensemble » ne peut suffire. Car il se heurte toujours à une question lancinante, une question que posait déjà Platon dans les toutes premières lignes de La République : comment faire entendre raison à celui qui n’a pas choisi la raison ? Que dire à celui qui ne veut rien entendre ? Qu’opposer à la violence de celui et de celle qui se mettent délibérément hors-la-loi ? Comment les contraindre à « poser les lances », selon la belle expression de Marcel Mauss, dès lors que nul ne sait plus construire de « table ronde », comme jadis le charpentier de Cornouailles pour le Roi Arthur ?

 

Il y a là une véritable brèche dans nos démocraties. Puisqu’on sait que le « pacte social » de Rousseau – par lequel chaque individu, s’engageant préalablement à obéir à la règle majoritaire, n’obéit, en réalité, qu’à lui-même en obéissant à la majorité – est définitivement hors de portée… nous sommes contraints d’utiliser des moyens qui nous apparaissent fondamentalement en contradiction avec nos idéaux : exclure, d’une manière ou d’une autre, tous ceux qui compromettent l’existence du collectif. Et, comme nous y répugnons, nous sommes condamnés à une valse-hésitation mortifère. Une oscillation infernale entre le refus de nous salir les mains et l’acharnement à rétablir l’ordre.

Le problème devient d’autant plus difficile quand, comme c’est le cas, nous avons à nous faire pardonner nos fautes passées. La colonisation, l’exploitation des immigrés, leur exclusion de l’intérieur sont notre œuvre : notre culpabilité, dans ces domaines, n’est pas prête de s’éteindre… et heureusement ! Elle nous vaccine – il faut l’espérer tout au moins ! – contre de nouvelles erreurs et d’autres errances. Mais elle a son revers : parce que les immigrés ont été des victimes, nous nous croyons contraints de les assigner malgré eux à une sorte d’irresponsabilité collective qui pousse certains de leurs enfants à s’exonérer de toute exigence citoyenne… C’est ce que dénonce, dans une très belle scène du film, Sonia Bergerac. Elle s’efforce de convaincre ses élèves de se déprendre de ce comportement suicidaire pour la société tout entière. Elle a, bien évidemment, raison. Mais son propos est pathétique tant il paraît voué à l’échec. Les bandes maffieuses, les délinquants sans scrupules, les violeurs et les racketteurs ne peuvent l’entendre. Pascal est plus que jamais d’actualité : « La violence et la raison ne peuvent rien l’une sur l’autre » (12ème Provinciale). Sonia Bergerac en fera la triste expérience.

 

On peut comprendre, dans ces conditions, que certains de nos contemporains croient pouvoir se réfugier dans des appels à une improbable restauration. Ils oublient que, selon la belle formule de Milan Kundera, « les nuages orangés du couchant éclairent toutes choses du charme de la nostalgie : même la guillotine. » (L’insoutenable légèreté de l’être). D’autres se réfugient dans la posture désormais la mieux portée chez les intellectuels : l’esthétique de la désespérance.

 

Le pédagogue, lui, ne se résigne pas. Il pense même, contre toute attente, que la situation actuelle pourrait bien être une chance et qu’elle porte en germe de quoi se remettre au travail, bien au-delà de l’école, dans la société tout entière, pour honorer notre « responsabilité à l’égard du futur » dont parle Hans Jonas. Et La journée de la jupe, justement, ouvre des pistes et devrait nous aider à avancer, à condition de prendre les questions que pose le film par le bon bout de la lorgnette, c’est-à-dire sous l’angle anthropologique.

 

Anthropologique, en effet, est la question de la Loi : la Loi qui permet de sortir de la toute-puissance et de la jouissance immédiate et absolue. La Loi qui contraint à surseoir à la pulsion pour permettre l’émergence du désir. La Loi qui pose des butées structurantes au délire et à la violence. La Loi qui marque les bornes en deçà desquelles nous basculons immanquablement dans l’inhumain et la barbarie.
En deçà desquelles nous nous condamnons à vivre et à revivre sans cesse, en des huis clos mortifères comme celui dans lequel s’enferme Sonia Bergerac, le chaos et l’entre-déchirement des individus qui s’affrontent. Or, la Loi, nous impose, bien sûr, d’apprendre à « dire non » aux enfants… Mais elle nous impose aussi de lutter contre l’impérialisme des marchands et des médias qui enferment l’enfant dans ses caprices pour en faire un « cœur de cible »… Elle nous impose de mettre en place, partout où c’est possible, des activités dans lesquelles des médiations permettent à chacun de s’engager et d’avoir une place sans la prendre à quelqu’un d’autre… La Loi devrait aussi nous amener à repenser nos espaces, nos lieux et nos temps pour que les coagulations fusionnelles cèdent la place à des configurations réfléchies. Travail de longue haleine, certes. Difficile, mais notre seul espoir à long terme.

 

Anthropologique, aussi, est la question du rapport entre les générations.
Rien d’étonnant – on le sait depuis la nuit des temps – à ce que les générations aient du mal à coexister. Les jeunes sont toujours « indisciplinés » et « irrespectueux », leur niveau ne cesse de baisser tant sur le plan moral qu’intellectuel ; leur culture est vulgaire et ils ne méritent pas tout le mal qu’on s’est donné pour eux ! Mais, derrière ces lieux communs folkloriques, il y a une réalité qu’on a sans doute trop oubliée : le rapport entre les anciens et les jeunes ne peut se réduire à une simple transmission à sens unique, au risque d’entretenir une dette insupportable ou une terrible rancœur. Quand la transmission ainsi conçue « fonctionne », les nouveaux n’en finissent pas de payer leur dette envers leurs aînés, jusqu’à s’aliéner toute possibilité de « se faire œuvre d’eux-mêmes ». Quand la transmission ainsi conçue ne fonctionne pas, les anciens ne cessent de crier à la trahison et d’excommunier leur progéniture. Car, anthropologiquement, le rôle des anciens est de confier aux jeunes les savoirs – en réalité, les secrets – de leur histoire… et le rôle des jeunes d’initier les anciens aux savoirs – en réalité, aux secrets – des techniques qu’ils ont découvertes. C’est dans cet échange entre les générations que se construit simultanément et symétriquement, l’origine des nouveaux et le futur des anciens. Tant que nous ne ferons pas de l’échange entre les générations une des priorités de nos sociétés, les générations s’affronteront en vain. C’est ce que nous apprennent, dans le film, les parents de Sonia comme la mère de Melmet.

 

Anthropologique, enfin, est la question du sexe. Et c’est sur ce point que le film La journée de la jupe me semble le plus fabuleux. Oui, il dénonce les comportements de machisme violent et de virilité archaïque d’un certain nombre de garçons (aux origines ethniques et aux appartenances religieuses différentes). Oui, il montre à quel point ces comportements sont insupportables au point de faire exploser toute société possible. Oui, il porte haut et fort les revendications légitimes des filles et des femmes pour une « égale dignité » qui est bien loin d’être atteinte… Mais il nous montre aussi à quel point des jeunes filles et des jeunes femmes peuvent être porteuses de valeurs ! La véritable héroïne du film est, à cet égard, Nawel, cette élève rayonnante, lumineuse, qui a le courage de prendre la défense de sa professeure et de se lever contre la loi oppressive des mâles. C’est une jeune beur, musulmane, qui parle arabe et ne renie rien de ses appartenances, mais elle refuse la barbarie. C’est Nawel, ici, qui porte le message kantien : « L’inhumanité infligée à l’autre détruit l’humanité en moi. » Et ce sont Nawel et ses camarades qui sauveront l’honneur, lors des obsèques de Sonia, en venant jeter une rose sur son cercueil… en jupes. Oui, ici, encore une fois, « la femme est l’avenir de l’homme »… Et l’on n’a que trop tardé à regarder en face la dérive machiste des garçons. On a été infiniment trop indulgent avec elle. On n’a que trop tardé à se poser la question des raisons du retard scolaire et des difficultés d’adaptation de si nombreux garçons. Il serait plus que temps la société tout entière et ses différentes institutions s’en occupent et prennent toutes leurs responsabilités. Il serait temps, enfin, que nous nous préoccupions collectivement d’une question, certes infiniment complexe, mais absolument décisive. Il resterait, bien sûr, beaucoup de choses à dire sur ce film tant son pouvoir d’interpellation est grand. C’est un film qu’il fallait faire. C’est aussi un film qui nous laisse beaucoup à faire… et ce n’est pas – loin s’en faut – son moindre mérite.

  30 Mars 2009   Philippe Meirieu


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