Solidarité avec la révolution tunisienne

vendredi 28 janvier 2011
par  FSU72
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La fuite du dictateur Ben Ali est une grande victoire pour le peuple tunisien. Ben Ali, au pouvoir depuis 23 ans, soutenu jusqu’au bout par le gouvernement français, complice et "ami" du despote, a quitté le pays sous la pression de manifestations de plus en plus massives, expression d’une révolte de tout un peuple qui a payé un lourd tribut à la politique de Ben Ali et à la répression sanglante de ces dernières semaines....


Communiqué FSU

La FSU salue le courage et la détermination du peuple tunisien qui a mené la révolution « du jasmin » victorieuse.

Ce peuple jeune s’est soulevé devant l’intolérable situation d’injustice sociale et économique de son pays. Ce mouvement social est très vite devenu un mouvement politique qui a donné lieu à un mois de manifestations et de mouvements dans tous le pays. Le peuple tunisien, qui a payé un lourd tribut à la politique de Ben Ali, a aussi été frappé par la répression sanglante. Après 23 ans de despotisme, Ben Ali, soutenu jusqu’au bout par le gouvernement français, complice et "ami" du despote, a été contraint de quitter le pays.

Cette révolution  a mis en avant des exigences sociales et démocratiques. La FSU, solidaire avec le mouvement social et syndical tunisien, s’associe aux espoirs du peuple tunisien et des forces démocratiques pour que s’écrive une nouvelle page de l’histoire en Tunisie, pour que cette victoire ne leur soit pas confisquée. Ceci passe par l’amnistie pour tous les militants injustement condamnés et spoliés par le régime Ben Ali, l’identification et la condamnation des responsables des massacres, la mise en œuvre d’une politique permettant de satisfaire les droits sociaux et économique et l’organisation d’élections législatives et présidentielles incontestables.


Extrait du texte adopté par le Conseil Fédéral National de la FSU le 20 janvier 2011

Solidarité –Tunisie

La fuite du dictateur Ben Ali est une grande victoire pour le peuple tunisien. Ben Ali, au pouvoir depuis 23 ans, soutenu jusqu'au bout par le gouvernement français, complice et "ami" du despote, a quitté le pays sous la pression de manifestations de plus en plus  massives, expression  d'une révolte de tout un peuple qui a payé un lourd tribut à la politique de Ben Ali et à la répression sanglante de ces dernières semaines.

Ce mouvement, rassemblant les jeunes, les femmes, les chômeurs et précaires, les salariés , les syndicalistes, les étudiants et les enseignants, les avocats a fait preuve de courage, de détermination et d'unité. Il a mis en avant des exigences sociales et démocratiques : "le droit au travail"  (40% des jeunes diplômés sont au chômage), le « droit à une juste répartition des richesses »,  la « lutte contre la corruption et le népotisme », et la liberté des medias.

Le pouvoir de Ben Ali est tombé, mais son régime et son parti du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), certes déstabilisés et affaiblis, tentent de se maintenir en place par la violence et de poursuivre leur politique économique et sociale tout à la fois capitaliste néolibérale et népotiste. Politique qui, bien qu’ayant coûté très cher  au peuple tunisien, a été donnée en exemple par les institutions financières internationales et a bénéficié des accords de partenariat Euromed avec l'Union européenne et du soutien inconditionnel des gouvernements français.

La FSU, solidaire avec le mouvement syndical tunisien et le mouvement social en général, s'associe aux espoirs du peuple tunisien et des forces démocratiques pour que s'ouvre une nouvelle page de l'histoire en Tunisie, pour que cette victoire ne soit pas confisquée, ce qui passe par l'amnistie pour tous les militants injustement condamnés et spoliés par le régime Ben Ali, l'identification et la condamnation des responsables des massacres. Nous soutenons la revendication du mouvement social tunisien de la constitution d’un gouvernement provisoire composé de toutes les tendances politiques démocratiques,  mais sans aucun représentant de l'ancien régime et de membre du RCD, chargé de préparer des élections libres et démocratiques, régies par un nouveau code électoral. Il s’agit de permettre aux Tunisiennes et aux Tunisiens de reprendre leur destinée en main, d’obtenir la satisfaction de leurs revendications  sociales, économiques et politiques, de concrétiser le slogan de leur révolution « pour le travail, la liberté et la dignité ».

La FSU considère cette révolution « du jasmin » comme une véritable leçon pour tous les peuples  du Maghreb, pour les  peuples opprimés, et pour tous les peuples du monde.

En Algérie aussi, le peuple est descendu dans la rue, notamment la jeunesse pour protester contre le chômage, la vie chère, dans ce pays riche en hydrocarbures. Il y a eu des morts. La FSU affirme sa solidarité ; elle suivra avec attention l'évolution de ce mouvement.

Nous n’oublions pas les martyrs du régime despotique de Ben Ali,  et ceux de cette révolution. La FSU exprime sa solidarité avec le peuple tunisien dans son combat pour la démocratie et pour un ordre social juste.



A titre de contribution, nous publions 3 textes, d'abord la dernière résolution nationale adoptée par l'UGTT le samedi 22 janvier, ensuite une  lettre ouverte à N. Sarkozy et enfin une contribution  d'un économiste spécialiste des questions du développement

Résolution de l'Union Générale des Travailleurs Tunisiens (syndicat unique) samedi 22 janvier

1)      La CA réaffirme que l’UGTT est une organisation nationale concernée par le fait politique, et ce vu son histoire de lutte durant l’époque coloniale ou durant la période de la construction de l’Etat moderne et en considération des liens dialectique entre l’économie, le social , le politique, le culturel qui existent dans un processus de développement et surtout durant ces jours

2)      Ils rappellent que le retrait des ministres de l’UGTT du gouvernement est du au fait qu’il n’a pas été répondu aux conditions posées par le bureau exécutif de l’UGTT dans sa déclaration du 15 janvier, position qui s’est avérée juste et correspond aux demandes des manifestants et des composantes de la société politique et civile

3)      Vu les grandes manifestations dans le pays qui réclament la dissolution du gouvernement et le refus d’y voir la participation de représentants du RCD, en considération, vu les démissions nombreuses vu au refus d’un certain nombre de partis et courants politiques, et vu la nécessité de rassurer tout le monde pour se consacrer effectivement aux réformes annoncées ; les membres de la  CA demandent la dissolution du gouvernement et la création d’un gouvernement de coalition et de « sauvetage » nationale qui répond aux demandes des manifestants et des partis politiques, des associations, des ONG et de l’ensemble du peuple.

4)      Il décident en vue de la participation effective à une commission de réformes politiques ; la création de comités syndicaux composés d’experts et de spécialistes pour la préparation des projets de l’UGTT en matière de réformes politiques, économiques , sociales qu’il y a lieu de mettre en place pour l’édification de la démocratie ; ainsi que des élections transparentes qui permettent des la liberté de choix et la création d’un gouvernement parlementaire, une information honnête. En outre l’UGTT demande a participer  la commission d’enquête sur les meurtres par balles en vue de juger les responsables et aussi sa participation dans la commission contre la corruption

5)      Ils appellent tous les travailleurs à se dresser contre les tentatives d’entraves au fonctionnement normal des institutions et leurs retour à la normal , et aussi à rester sur ses gardes pour la défense de nos acquis  et éviter au pays tout vide

6)      Ils réaffirment leur droits de lutter légitimement soit par la grève ou les manifestations pacifiques jusqu’à la composition du gouvernement selon les conditions posées par l’UGTT et qui correspondent aux demandes de toutes les composantes politique et à celles du peuples

7)      Ils demandent la proclamation du 14 janvier comme fête nationale

8)      Ils demandent de toute urgence aux travailleurs de maintenir l’unité de leur organisation pour permettre la continuité de la lutte et la satisfaction des revendications et de rester vigilants contre les tentatives de division


Lettre ouverte au président de la République française, par El Houssine Majdoubi, journaliste marocain, correspondant en Espagne du quotidien Al Quds al Arabi, édité à Londres. (parue sur Médiapart)

Monsieur Nicolas Sarkozy

Monsieur le Président:

Depuis la révolution de 1789, la culture française n'a eu de cesse d'enrichir la pensée humaine de valeurs universelles de fraternité, de solidarité et d'affranchissement de toutes formes d'assujettissement. Cependant, en s'arrogeant le droit de coloniser les peuples, et en massacrant ceux qui ne demandaient que leur indépendance, la France a tourné le dos aux principes de la révolution française, elle qui s'est toujours prévalue des valeurs de liberté, égalité et fraternité.

Nous avons au Maghreb longtemps pâti des exactions hideuses de l'occupant français qui n'hésitait pas à piller les richesses et exterminer les innocents. De telle sorte que chaque recoin de nos terres porte encore les traces du sang versé par vos soldats. En témoignent vos archives militaires et diplomatiques, ainsi que les écrits de vos libres penseurs, tel Marc Ferro dans Le livre Noir du colonialisme. Autant de témoignages mettant à nu les agissements impérialistes.

Monsieur le Président:

Férus de liberté, cherchant à tout prix indépendance et dignité, plus de deux millions de martyrs ont payé de leur vie, tués par vos soldats. Hélas, cette indépendance dont ils ont rêvé est de nouveau spoliée, la France s'entêtant à étendre sa mainmise sur leur pays, en appuyant des régimes tyranniques, d'un autre âge.

Nous vivons ces jours-ci au rythme de la révolution tunisienne qui représente, pour le monde arabe, par sa symbolique, ce que la révolution française représentait pour les Français et tout l'Occident. Nous avons pourtant été vivement choqués par votre position pour le moins passive et votre silence douteux, face au soulèvement du peuple tunisien. Bien pis, votre ministre des Affaires étrangères n'a pas hésité à proposer, avec un cynisme inouï, au dictateur déchu ben Ali, l'aide de la France pour mettre fin à une révolution qui revendique la liberté. Cette position n'est pas sans rappeler le qualificatif de démocrate que vous avez en 2008 employé pour désigner le régime tunisien sanguinaire. Nous sommes donc en droit de vous demander votre conception de la démocratie.

Le tyran est tombé. Après sa chute, votre voix timide s'est élevée pour exprimer la solidarité avec le peuple tunisien et annoncer le gel des comptes personnels de ce tyran et de ses proches. Vous avez tardé à réagir pour redorer votre image qui s'est sensiblement flétrie auprès de l'opinion publique internationale.

Monsieur le Président:

Si vous croyez fermement à la démocratie, et si vous avez assez de courage politique, soyez solidaires avec les autres peuples du Maghreb (libyen, marocain, mauritanien et algérien). Elevez votre voix pour dénoncer les violations des droits de l'homme perpétrés par des régimes que vous protégez. Soyez assez courageux, et c'est le moins qu'on puisse vous demander, pour geler les comptes des autres dirigeants du Maghreb et de leurs affidés, parmi ceux qui ont entassé les fonds dans vos banques, détournés aux dépens des peuples opprimés. Ce sont des fonds volés aux peuples. Leur dépôt dans des banques françaises vous rend, vous et votre gouvernement, complices principaux du crime de vol.


Monsieur le Président:

La France est désormais partie intégrante du problème de la démocratie au Maghreb. Elle y joue un rôle qu'on ne saurait qualifier de civilisationnel. Il est plutôt colonisateur et tyran.

Force vous est de laisser les peuples maghrébins décider de leur sort, en respectant leurs choix et leur avancée vers la dignité et la liberté.
Est-il besoin de vous rappeler que ce sont les peuples qui fondent la démocratie et assurent la stabilité, et non pas les régimes véreux, oppressifs et tyrans, ceux-là mêmes devant lesquels vous déroulez le tapis rouge, glorifiant leurs prétendus exploits ?

Nous vous demandons de cesser vos tentatives de créer des «démocraties» dans le Maghreb, à l'aune de vos intérêts. Les pays maghrébins appartiendront alors à tous leurs citoyens, et non plus à vos serviteurs.

Nous vous demandons de cesser de troquer votre «sécurité» contre la liberté de nos pays et la dignité de leurs peuples. Tant il est vrai que votre sécurité et votre stabilité passent, non pas par le soutien de tyrans, mais par celles de vos voisins.

J'espère que votre conscience aura le dernier mot.

El Houssine Majdoubi, journaliste et citoyen du Maghreb


La Tunisie et les dictats du FMI : Comment la politique macro-économique entraîne la pauvreté et le chômage dans le monde
par  Michel Chossudovsky est directeur du Centre de recherche sur la mondialisation et professeur émérite de sciences économiques à l’Université d’Ottawa. Il est l’auteur de Guerre et mondialisation, La vérité derrière le 11 septembre et de la Mondialisation de la pauvreté et nouvel ordre mondial (best-seller international publié en 12 langues).. il est aussi  contributeur occasionnel du Monde diplomatique

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Les médias occidentaux proclament, en chœur, que le général Zine el-Abidine Ben Ali, ancien président déchu de la Tunisie, est un dictateur.

Le mouvement de protestation tunisien est simplement décrit comme la conséquence d’un régime antidémocratique et autoritaire défiant les normes de la « communauté internationale ».

Toutefois, Ben Ali n’était pas un « dictateur ». Les dictateurs décident et dictent. Ben Ali était un serviteur des intérêts économiques occidentaux, un pantin fidèle qui obéissait aux ordres, avec l’appui soutenu de la communauté internationale.

L’interférence étrangère dans les affaires intérieures de la Tunisie n’est pas mentionnée dans les reportages médiatiques. Les hausses de prix de la nourriture n’ont pas été « dictées » par le gouvernement Ben Ali, mais imposées par Wall Street et le Fonds monétaire international (FMI).

Le rôle du gouvernement Ben Ali a été d’appliquer la médecine économique mortelle du FMI, laquelle, sur une période de plus de 20 ans, a servi à déstabiliser l’économie nationale et à appauvrir la population tunisienne.

En tant que chef d’État, Ben Ali n’a pas pris de décision importante. La souveraineté nationale était un souvenir. En 1987, au plus fort de la crise de la dette, le gouvernement nationaliste de gauche d’Habib Bourguiba a été remplacé par un nouveau régime, fermement engagé à adopter des réformes du « marché libre ».

La gestion macro-économique sous le commandement du FMI était aux mains des créanciers extérieurs de la Tunisie. Au cours des 23 dernières années, la politique sociale et économique du pays a été dictée par le consensus de Washington.

Ben Ali est demeuré au pouvoir, car son gouvernement a obéi et appliqué efficacement les dictats du FMI, tout en servant à la fois les intérêts des États-Unis et ceux de l’Union européenne.

Ce système a été implanté dans de nombreux pays.

La continuité des réformes fatales du FMI requiert un « changement de régime ». La mise en place d’une marionnette politique assure l’application du programme néolibéral, tout en créant des conditions propices à l’effondrement éventuel d’un gouvernement corrompu et impopulaire ayant servi à appauvrir une population entière.

Le mouvement de protestation

Ce ne sont pas Wall Street et les institutions financières internationales situées à Washington qui sont la cible directe du mouvement de protestation. L’implosion sociale a été dirigée contre un gouvernement plutôt que contre l’interférence des puissances étrangères dans l’orientation de la politique gouvernementale.

Au début, les protestations n’étaient pas le résultat d’un mouvement politique organisé et dirigé contre l’imposition des réformes néolibérales.

De plus, des indications laissent croire que le mouvement de protestation a été manipulé dans le but de créer un chaos social, ainsi que d’assurer une continuité politique. Des reportages non corroborés révèlent des actes de répression et d’intimidation par des milices armées dans de grandes zones urbaines.

La question qui importe est comment la crise évoluera-t-elle ? Comment la question plus large de l’interférence étrangère sera-t-elle abordée par le peuple tunisien ?

Du point de vue de Washington et de Bruxelles, on prévoit le remplacement d’un régime impopulaire et autoritaire par un nouveau gouvernement fantoche. Des élections sont envisagées sous la supervision de la soi-disant communauté internationale, auquel cas des candidats seraient présélectionnés et approuvés.

Si ce processus de changement de régime devait être mis en œuvre pour le compte d’intérêts étrangers, le nouveau gouvernement mandataire assurerait sans doute la continuité du programme politique néolibéral ayant servi à appauvrir la population tunisienne.

Le gouvernement transitoire mené par le président intérimaire Fouad Mebazza se trouve actuellement dans une impasse, avec une opposition féroce émanant du mouvement syndical (UGTT). Mebazza a promis de « rompre avec le passé » sans toutefois spécifier si cela signifie l’annulation des réformes économiques néolibérales.

Aperçu historique

En chœur, les médias ont présenté la crise en Tunisie comme une question de politique intérieure, sans offrir de perspective historique. La présomption veut qu’avec la déposition du « dictateur » et l’installation d’un gouvernement dûment élu, la crise sociale se résoudra tôt ou tard.

Les premières « émeutes du pain » en Tunisie remontent à 1984. Le mouvement de protestation de janvier 1984 a été causé par une hausse de 100 pour cent des prix du pain. Cette augmentation a été exigée par le FMI dans le cadre du programme d’ajustement structurel tunisien (PAS). L’élimination de subventions alimentaires était une condition de facto de l’accord de prêt avec le FMI.

Le président Habib Bourguiba, qui a joué un rôle historique dans la libération de la Tunisie du colonialisme français, a déclaré un état d’urgence en réaction aux émeutes :

« Alors que les tirs retentissaient, la police et les troupes d’armée en jeeps et en véhicules blindés de transport de troupes se sont déployées à travers la ville pour réprimer l’« émeute du pain ». La démonstration de force a finalement amené un calme inquiétant, mais seulement après que plus de 50 manifestants et passants furent tués. Ensuite, dans une émission dramatique de cinq minutes diffusée à la radio et à la télévision, Bourguiba a annoncé qu’il annulait la hausse de prix. » [1]

Après le désaveu du président Bourguiba, la hausse de prix du pain a été annulée. Bourguiba a congédié son ministre de l’Intérieur et a refusé de se conformer aux demandes du consensus de Washington.

Le programme néolibéral avait tout de même été établi et avait mené à une inflation galopante et au chômage de masse. Trois ans plus tard, Bourguiba et son gouvernement ont été chassés dans un coup d’État sans effusion de sang, « en raison d’incompétence ». Cela a conduit à l’installation du général Zine el-Abidine Ben Ali comme président en novembre 1987. Ce coup ne visait pas Bourguiba : il était largement destiné à démanteler de façon permanente la structure politique nationaliste établie initialement au milieu des années 1950, tout en privatisant les avoirs de l’État.

Le coup militaire a non seulement marqué la fin du nationalisme postcolonial mené par Bourguiba, il a également contribué à affaiblir le rôle de la France. Le gouvernement Ben Ali s’est fermement aligné sur Washington plutôt que Paris.

À peine quelques mois après l’installation de Ben Ali comme président en novembre 1987, un accord majeur a été signé avec le FMI. Un accord avait également été conclu avec Bruxelles concernant l’établissement d’un régime de libre-échange avec l’Union européenne. Un programme de privatisation massive sous la supervision du FMI et de la Banque mondiale a aussi été lancé. Avec des salaires horaires de l’ordre de 0,75 euro, la Tunisie était par ailleurs devenue un paradis de main d’œuvre bon marché pour l’Union européenne.

Qui est le dictateur ?

Un examen des documents du FMI suggère que depuis l’inauguration de Ben Ali en 1987 jusqu’à aujourd’hui, son gouvernement s’était fidèlement conformé aux conditionnalités du FMI et de la Banque mondiale, incluant le congédiement de travailleurs du secteur public, l’élimination du contrôle des prix de biens essentiels à la consommation et l’implantation d’un programme de privatisation radical. L’abolition des barrières commerciales ordonnée par la Banque mondiale a favorisé le déclenchement d’une vague de faillites.

À la suite de ces bouleversements de l’économie nationale, les remises en espèces provenant des travailleurs tunisiens dans l’Union européenne sont devenues une source de plus en plus importante de recettes en devises.

Environ 65 000 Tunisiens vivent à l’étranger. En 2010, le montant total des remises en espèces étaient de l’ordre de 1,960 milliards de dollars, une hausse de 57 % par rapport à 2003. Une grande part de ces remises en devises sera affectée au service de la dette extérieure.

L’augmentation spéculative des prix de la nourriture dans le monde

En septembre 2010, un accord a été conclu entre Tunis et le FMI, lequel recommandait l’annulation des subventions restantes comme moyen d’atteindre un équilibre fiscal.

« La prudence fiscale demeure une priorité très importante pour les autorités [tunisiennes], qui, dans l’environnement international actuel, voient également la nécessité de maintenir en 2010 une politique budgétaire d’un grand secours. Au cours de la dernière décennie, les efforts visant à réduire significativement le ratio d’endettement public ne devraient pas être compromis par un politique budgétaire trop laxiste. Les autorités sont engagées à contrôler fermement les dépenses actuelles, incluant les subventions […] » [2]

Il convient de noter que l’insistance du FMI relativement à l’austérité budgétaire et à l’abolition des subventions coïncide chronologiquement avec une nouvelle augmentation des prix des aliments de base aux bourses de marchandise de London, New York et Chicago. Ces hausses de prix sont en grande partie le résultat des spéculations pratiquées par d’importants intérêts financiers et commerciaux de l’industrie agricole.

Ces augmentations des prix des aliments, résultant d’une manipulation pure et simple (plutôt que de la rareté), ont servi à appauvrir des populations partout dans le monde. Ces hausses constituent une nouvelle étape dans le processus d’appauvrissement mondial.

« Les médias ont simplement induit l’opinion publique en erreur en ce qui concerne les causes de ces augmentations de prix, en se concentrant presque exclusivement sur les questions des coûts de production, du climat et d’autres facteurs entraînant la réduction des réserves et pouvant contribuer à l’augmentation du prix des produits essentiels. Bien que ces facteurs puissent entrer en jeu, leur pertinence est limitée dans l’explication de la hausse impressionnante et dramatique des prix des produits de base.

La montée en flèche des prix des aliments est largement due à la manipulation des marchés. Elle est attribuable aux transactions spéculatives sur les marchés des produits de base. Les prix du grain sont augmentés artificiellement par des opérations spéculatives de grande envergure aux Bourses mercantiles de New York et de Chicago.

Les transactions spéculatives sur le blé, le riz ou le maïs peuvent avoir lieu sans qu’il y ait de transactions réelles sur marchandises. Les institutions qui spéculent sur le marché de grains ne sont pas nécessairement impliquées dans la vente et la livraison réelles du grain.

Les transactions peuvent utiliser des fonds de l’Index des marchandises, lesquels sont des paris sur le mouvement général à la hausse ou à la baisse des prix des produits de base. Une « option de vente » est un pari que le prix diminuera, une « option d’achat » un pari que le prix augmentera. Par une manipulation concertée, les négociateurs institutionnels et les institutions financières font monter le prix et ensuite placent leurs paris sur un mouvement à la hausse des prix d’un produit en particulier. . La spéculation génère de la volatilité sur les marchés. En retour, l’instabilité qui en résulte encourage davantage d’activité spéculative.

Les gains sont réalisés lorsque les prix augmentent. Inversement, si le spéculateur vent à découvert, les gains seront enregistrés lors de la chute des prix.

Cette récente hausse spéculative du prix des aliments a favorisé un processus mondial de création de la famine d’une ampleur sans précédent. » [3]

Il y a eu, de 2006 à 2008, une hausse dramatique des prix de tous les produits essentiels, dont le riz, le blé et le maïs. Le prix du riz a triplé en cinq ans, passant d’environ 600 $ la tonne en 2003 à plus de 1800 $ la tonne en mai 2008. [4]

L’augmentation récente du prix du grain est caractérisée par un bond de 32 % enregistré durant la deuxième moitié de 2010 dans l’indice composite des prix alimentaires.

"La forte hausse des prix du sucre, des céréales et des oléagineux a conduit les prix alimentaires mondiaux à un record en décembre, dépassant les coûts de 2008, lesquels avaient déclenché des émeutes à travers le monde, et suscitant des mises en garde à l’effet que les prix s’aventuraient en terrain dangereux.

En décembre, un indice compilé mensuellement par les Nations Unies a battu son record de juin 2008 pour atteindre le niveau le plus élevé depuis la création des registres en 1990. Publié par l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (ONUAA) située à Rome, l’indice, qui suit les prix d’un panier de céréales, des oléagineux, des produits laitiers, de la viande et du sucre, a augmenté pendant six mois consécutifs." [5]

Amère ironie : avec une augmentation du prix des aliments en arrière-plan, le FMI recommande l’annulation des subventions dans le but d’atteindre l’objectif d’austérité budgétaire.

Manipulation des données sur la pauvreté et le chômage

Il règne un climat de désespoir social, les vies sont brisées.

Alors que le mouvement de protestation en Tunisie est visiblement le résultat d’un processus d’appauvrissement de masse, la Banque mondiale soutient que les niveaux de pauvreté ont été réduits grâce aux réformes de libre-marché adoptées par le gouvernement Ben Ali.

Selon le rapport de la Banque mondiale sur la Tunisie, le gouvernement tunisien (avec l’appui des institutions de Bretton Woods) a contribué à réduire les niveaux de pauvreté à 7 % (des niveaux nettement plus bas que ceux enregistrés aux États-Unis et dans l’Union européenne).

"La Tunisie a enregistré des progrès remarquables en matière de croissance équitable, de lutte contre la pauvreté et d’indicateurs sociaux. Son taux de croissance s’est maintenu à 5 % en moyenne au cours des vingt dernières années, avec une progression régulière du revenu par habitant et une augmentation parallèle du bien-être de sa population mise en évidence par un taux de pauvreté qui est parmi les plus bas de la région (7 %).

La réduction de la pauvreté est attribuable principalement à la progression régulière du revenu par habitant […] L’amélioration du réseau routier rural a joué un rôle particulièrement important en permettant aux populations pauvres vivant dans les campagnes d’accéder aux marchés et aux services urbains. Les programmes de logement ont amélioré les conditions de vie des populations pauvres et permis de dégager des revenus et de l’épargne pour financer des dépenses alimentaires et non alimentaires, ce qui a contribué également à agir favorablement sur l’allégement de la pauvreté. Les subventions alimentaires, qui étaient destinées aux pauvres, quoiqu’elles n’aient pas fonctionné de façon optimale, ont également aidé les habitants pauvres des villes." [6]

Ces chiffres sur la pauvreté sont de pures fabrications, sans compter l’« analyse » économique et sociale sous-jacente. Ils présentent le libre-marché comme le moteur de réduction de la pauvreté. Le cadre analytique de la Banque mondiale est utilisé pour justifier un processus de « répression économique » appliqué dans plus de 150 pays en développement à travers le monde.

Comme seulement 7 % de la population vit dans la pauvreté (comme le suggère l’« estimation » de la Banque mondiale) et que 93 % arrive à satisfaire ses besoins fondamentaux en termes de nourriture, de logement, de santé et d’éducation, il n’y aurait pas de crise en Tunisie.

La Banque mondiale participe activement à la manipulation de données et à la déformation de la détresse des Tunisiens. Le taux de chômage officiel est de 14 % et le niveau réel de chômage est beaucoup plus élevé. Le taux de chômage enregistré chez les jeunes est de l’ordre de 30 %. Les services sociaux, dont la santé et l’éducation, se sont effondrés sous le poids des mesures d’austérité économique du FMI et de la Banque mondiale.

La Tunisie et le monde

Ce qui arrive en Tunisie relève d’un processus économique mondial qui détruit la vie des gens par la manipulation délibérée des forces du marché.

De manière plu générale, « les dures réalités économiques et sociales sous-jacentes aux interventions du FMI sont la forte hausse du prix des denrées alimentaires, des famines au niveau local, des mises à pieds massives de travailleurs urbains et de fonctionnaires, ainsi que la destruction des programmes sociaux. Le pouvoir d’achat à l’échelle nationale s’est effondré, des cliniques médicales et des écoles ont été fermées, et des centaines de millions d’enfants sont privés de leur droit à un enseignement primaire ». (Michel Chossudovsky, Global Famine, op cit.)

Il est nécessaire de diriger le mouvement de protestation non seulement contre le gouvernement mais aussi contre l’ambassade étasunienne, la délégation de l’Union européenne et les missions du FMI et de la Banque mondiale en Tunisie. [M. C. mis à jour le on 22 janvier 2010]

Michel Chossudovsky


Notes

[1] Tunisia : Bourguiba Lets Them Eat Bread - TIME, janvier 1984

[2] IMF Tunisia : 2010 Article IV Consultation - Staff Report ; Public Information Notice on the Executive Board Discussion ; and Statement by the Executive Director for Tunisia http://www.imf.org/external/pubs/ft...

[3] Michel Chossudovsky, Global Famine, Global Research, 2 mai 2008, http://www.globalresearch.ca/index....

[4] Michel Chossudovsky, http://www.globalresearch.ca/index..... Pour plus de détails voir Michel Chossudovsky, chapitre 7, Global Poverty and the Economic Crisis dans Michel Chossudovsky et Andrew Gavin Marshall, éditeurs, The Global Economic Crisis, The Great Depression of the XXI Century, Global Research, Montréal 2010, http://globalresearch.ca/index.php?...

[5] Jill Treanor, World food prices enter ’danger territory’ to reach record high, The Guardian, 5 janvier 2011

[6] Banque mondiale, Note de présentation de la Tunisie

* Traduit par Julie Lévesque pour Mondialisation.ca. :
http://mondialisation.ca/index.php?...


France-Tunisie : florilège de déclarations

Voici un premier florilège de déclarations récentes de personnalités politiques française (ou européennes) sur la situation au Maghreb - pour que la mémoire ne soit pas trop courte.

Sarkozy, en visite officielle en 2008 : « L’espace des libertés progresse en Tunisie. »

Après la dernière élection de Ben Ali, Eric Raoult a déclaré : « Beaucoup de Tunisiens aiment Ben Ali »

Déclaration lénifiante de Delanoe qui se dit « soucieux ». Il dit avoir choisi « de manifester son soutien au peuple tunisien non pas par des déclarations mais par des contacts utiles avec les uns et les autres, et en tenant le même langage à tous ».

En 1991, après avoir reçu Ben Ali lors d’un dîner de gala après son élection 3 ans plus tôt, François Mittérand déclarait : « la Tunisie est un pays accueillant et les français qui aiment venir en Tunisie pour leurs vacances auraient bien tort de s’écarter de ce chemin. »

Mélenchon, en date du 12 janvier sur LCP : « Il faut manifester avec mesure de quel côté vont nos sympathies »

La « ministre des Affaires étrangères » de l’UE Catherine Ashton a, sans rire, appelé le pouvoir tunisien à user de « retenue dans le recours à la force ».

Frédéric Mitterand a pris la défense du régime du président Ben Ali. « En Tunisie, la condition des femmes est tout à fait remarquable. Il y a une opposition politique mais qui ne s’exprime pas comme elle pourrait s’exprimer en Europe. Mais dire que la Tunisie est une dictature univoque, comme on le fait si souvent, me semble tout à fait exagéré ».

Bruno Le Maire a estimé que Ben Ali était « souvent mal jugé », avait « fait beaucoup de choses ». « Avant de juger un gouvernement étranger, mieux vaut bien connaître la situation sur le terrain et savoir exactement pour quelles raisons telle ou telle décision a été prise » a-t-il déclaré. « Je n’ai pas à qualifier le régime tunisien » a-t-il ajouté.

François Baroin, a jugé que la France « évidemment déplore les violences » en Tunisie et appelle à « l’apaisement », estimant que « seul le dialogue permettra de surmonter les problèmes économiques et sociaux dans ce pays. »

Dominique Strauss-Kahn a déclaré, lors de son déplacement à Tunis pour le FMI le 18 novembre 2008 et qu’il a été décoré par le dictateur tunisien Ben Ali, élevé au grade de « Grand officier de l’ordre de la République » : l’ « économie tunisienne va bien (...) jugement très positif du FMI sur la politique tunisienne (...) qui est un bon exemple à suivre »...

Michèle Alliot Marie : « On ne doit pas s’ériger en donneur de leçon face à une situation complexe... Plutôt que de lancer des anathèmes, je crois que notre devoir est de faire une analyse sereine et objective de la situation. »

Elle propose l’aide de la France en matière de maintien de l’ordre. « Aujourd’hui, la priorité face à cette situation doit aller à l’apaisement après des affrontements qui ont fait des morts. Un apaisement qui peut reposer sur des techniques de maintien de l’ordre (...) puisque nous avons des savoir-faire en la matière »

Du porte parole du Quai d’Orsay, concernant l’Algérie : « Nous suivons la situation avec attention ».




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